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Chambley
2004.
C'était le premier vrai teknival légal, directement engendré par de nombreuses
années d'opression et de répression d'une culture que les officiels ont tout
fait pour garder confidentielle et qui a, depuis plusieurs années, dépassé
les frontières obscures de l'underground pour prendre pignon sur rue.
Round d'observation après les demi-échecs répétés des précédentes tentatives
de teknival légal, un an après Marigny ( le premier teknival légal dressé
dans l'urgence des nouvelles lois ) Chambley avait eu une année pour prendre
place.
Le teknival du premier mai, anciennement connu sous le nom de " tekos de Paris
" ( pour s'être longtemps tenu dans une limite de 300 km autour de Paris
) et rebaptisé " Free Open Festival " avec les nouvelles lois, a toujours
déclenché une semi-effervescence, réputé pour être l'ouverture officielle
de la saison avec le retour des beaux jours.
Grande messe entre toute, on vient poser son son qu'importe la taille, l'essentiel
est de participer, reprenant à leur compte le " Do It Yourself " tellement
cher à leurs aînés, ils font leur, le concept de spectacle globale et piétinent
la plupart des idées reçues sur l'expression artistique.
Un bateau
de pirates échoué sur la piste principale à peine un peu à gauche de la tour
de contrôle, image surréaliste, hommage aux pirates des caraïbes et à la théorie
des TAZ de Hakim Bey.
Un peu comme un pied de nez aux autorités qui malgré leur poids légal ne peuvent
guère qu'observer de loin depuis l'ancienne tour de contrôle ou dans leur
hélicoptères ce qui ressemble pourtant bien à une Zone d'Autonomie Temporaire.
250 hectares, plusieurs kilomètres d'anciennes pistes d'aviation de l'OTAN,
un accès fléché depuis la sortie de l'autoroute, quelques 600 gendarmes mobilisés
pour canaliser près de 50.000 véhicules sur 4 jours, annonces sur les journaux
tv dès le jeudi soir, après avoir tellement reproché à la free-tekno de brasser
trop de monde, on voit que l'état aura tout fait pour amplifier l'ampleur
d'un phénomène qu'il réprouve pourtant...
Médiatisation sensationnelle qui ne retient guère que les pires écueils d'une
culture qui a pourtant toujours fait preuve d'une grande maturité, instaurant
d'elle-même la prévention sur les teufs sans attendre les consignes d'un état
trop coincé dans ses a-priori pour agir efficacement.
Loin de se voiler la face, devant le problème des drogues, le milieu free-tekno
a su instaurer une prévention efficace via la distribution de fly, la mise
en place de stand d'information et de chill-out, véritable action militante
dans le seul pays où le simple fait de parler des drogues peut être perçu
comme un encouragement à la consommation et donc emmener en prison.
Si il est vrai que même les acteurs du milieu free-tekno sont les premiers
à dénoncer les abus en terme de consommation de produits stupéfiants, il est
aussi vrai que les médias choisissent volontairement de stigmatiser cette
culture avec cette image de danger et de consommation de drogues, les chiffres
parlent d'eux-même et dénoncent de fait cette fausse image :
- Chambley, 2004 : 90 000 personnes pour 489 interventions des secours avec
59 hospitalisation dont 55 étaient ressorti 24 heures après et seulement 1
cas d'internement d'office
soit 0,54 % d'interventions en général avec à peine 0,065 % d'hospitalisation
et 0.001 cas psychiatrique donc possiblement imputable à une prise de produit
stupéfiants...
- Chambley, 2004 : 90 000 personnes pour 1 560 contrôles dont 47 infractions
à la législation sur les stupéfiants
soit 1,7 % de contrôles dont seulement 3 % étaient en infraction ( ramené
sur l'ensemble on frôle le 0,052 % ! )
Il reste
plus facile de pointer des dangers fictifs au grand public, facilement argumentables
par des témoignages télévisuellement sensationnels mais manifestement marginaux
voir anecdotiques que d'expliquer le vrai danger véhiculé par ce milieu dans
un pays où la liberté d'expression se veut une valeur sûre.
Et pourtant c'est bien là qu'est le vrai danger : dans la subversion véhiculé
par ce type d'événements et plus que tout dans le succès rencontré qui propage
malgré lui une certaine alternative de pensée.
Alternative qui dit que chacun peut devenir acteur et prendre les choses en
main, à qui un son, à qui un stand de prévention, à qui un barbecue et chacun
de trouver sa place avec la sensation d'avoir oeuvré à un tout commun, dans
une société où les soit-disant média culturels ne cessent de déplorer les
dégâts d'un sentiment d'individualité phagocytant, il est ironique de constater
le succès grandissant d'une culture pourtant underground mais basée sur un
sentiment de fraternité sans doute très proche d'un néo-tribalisme.
Car au-delà du chaos apparent pour un oeil non-averti tout cela possède une
organisation intrinsèque où la majorité assume sa part de responsabilités
tant individuelle que collective et si l'on ne peut nier les dégâts inhérents
à ce type de manifestation, ils sont bien plus imputables à l'afflux massif
du public généré par une médiatisation bien involontaire qu'à l'esprit qui
anime ce qu'on appelait les "free-party".
Que reste-t-il
de tout cela plus de 10 ans après ?
C'était sans doute la question que beaucoup se posaient avant Chambley, la
plupart aura trouvé sa réponse et décidé que tout cela était désormais "bien"
sale mais encore une fois, il ne faudrait pas s'arrêter à la surface des choses.
La médiatisation de cette culture en a fait une victime de son succès, sans
cependant lui donner la reconnaissance, ni les moyens nécessaires à obtenir
les subventions ou les aides de l'état, la laissant grandir seule et chercher
elle-même ses propres alternatives convaincu de l'étouffer dans l'oeuf ça
ne l'aura rendu que plus forte.
Devenue une véritable alternative à la toute-puissante industrie du disque,
elle produit, diffuse et met en scène ses propres artistes via les réseaux
alternatifs et progresse chaque jour plus loin dans la reconnaissance par
un public désireux de ne plus être simplement spectateur.
Alors,
oui Chambley, c'était sale,
oui, Chambley c'était presque trop grand
mais non, tout cela n'est pas mort !
Le bateau-pirate échoué sur Chambley était justement là pour rappeler que le "Free Open Festival" n'est qu'une vitrine d'une culture infiniment plus riche, son gigantisme reste la preuve de la vivacité de la scène free-tekno et tant que cette scène sera stigmatisée par les média, les teknivals resteront sans doute les meilleurs moyens de continuer à se montrer et de ne pas baisser les bras.