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feanor

Homme de Lettres avant tout, il sait manier les mots
et nous livre ici une interview pleine d'opinion et donc de subversion
comme on aimerait en lire souvent.

Feanor : pour Tormentor Radio Show

1/ Qu'est ce qui t'attire dans la scène/culture goth ou "dark" ?
D'abord, ce fut la musique, et je crois que c'est ce qui réunit encore les plus sincères, du batcave au dark ambient.
S'il y a un esprit "dark", c'est celui qui consiste à rappeler constamment à la majorité béate la réalité de la mort, de la violence et de la souffrance, en faisant de tout cela un objet de contemplation, d'exploration, de réflexion et d'exhibition.
Il s'agit d'apprivoiser l'horreur, de se l'approprier, d'en faire quelque chose d'humain.
Cela est autant valable pour la mort et le diable d'un côté de la scène dark, que pour la machine et la guerre de l'autre côté.
Tout cela paraît très sérieux, mais il ne faut pas oublier qu'on peut aussi en rire, et rire de nous-mêmes.
Dans l'idéal, le gothique (pour schématiser) est la mauvaise conscience de la société du spectacle.
Dans la réalité, ce n'en est souvent qu'un pantin...

2/ A quel souvenir/artiste est liée ta "découverte" de cette scène ?
Beaucoup, beaucoup de choses...
La découverte simultanée des Bérurier Noir, de Cure, de Siouxsie, de Bauhaus.
Le choc en écoutant Joy Division pour la première fois.
Les concerts, les squatts, les catacombes de Paris, les virées en auto-stop à Londres, pour aller boire de la bière, acheter des disques, trainer aux puces.
L'impression d'avoir été trop jeune et pas assez à la fois.

3/ On a tous un petit trésor secret, un artiste qu'on est presque seul à connaitre, le tien serait lequel ?
Plein !
Il y a des tas de perles si l'on explore la musique post-punk new-wave anglaise, surtout aux marges du genre, des trucs comme The Passions, Play Dead, ou Specimen.
Dans le domaine indus, il faut écouter les productions de Tirdad, maître du label Mechanoise Labs : Stelladrine, Seda E Marg, Gulag...
Sinon, il ne faut pas hésiter à redécouvrir sans oeillères des mouvements a priori étrangers aux genres dark, mais qui ont considérablement influencé nos groupes pionniers, depuis le rock psychédélique jusqu'au krautrock *.
Certains morceaux d'Amon Düül, c'est du dark ambient quinze ans avant :-)

4/ Ton plus grand regret concernant la scène francaise actuelle ?
Quelle scène française ? La "gothique" ou l'indus ?
Pour la première, le snobisme, la superficialité, l'absence de recul, l'esprit de récupération. Ca fait plusieurs sources de regret, en fait. Les gothiques ont beaucoup trop recruté sur le look. Désormais, la majeure partie du public préfère claquer ses trois mille balles d'argent de poche en fringues mal coupées, plutôt que d'aller jeter une oreille à un festival qui sort de l'ordinaire. Beaucoup de goths se contentent d'adopter une culture préfabriquée qui va en prime avec la panoplie, ce qui fait que tu as l'impression de tomber sur les clones des dix mêmes personnes lorsque tu vas en soirée, et que ça devient pire lorsqu'ils se mettent à parler. Certains sont d'ailleurs très heureux de ce conformisme, dans la mesure où cela leur donne un sentiment d'appartenance. Tout le monde se complaît dans le syndrome du lord of the night de banlieue, comme on s'invente une ascendance noble, et tout le monde s'extasie sur le énième clone des Sisters ou de Dead Can Dance, tout en sachant qu'il s'agit de réchauffé.

En revanche, la scène électro-indus française surprend par son dynamisme (nouveaux et nombreux projets, labels, concerts ou festivals), qui se heurte malheureusement à l'espèce de frilosité conservatrice des jeunes gens écoutant de la musique de jeunes en France, y compris ceux qui s'habillent en noir. Beaucoup d'énergie, mais peu de reconnaissance. Une certaine tendance à l'hermétisme et à l'élitisme peut également être regrettée, mais c'est aussi plus amusant comme cela.

feanor

5/ Comment il faut faire pour prendre ta place et devenir feanor, animateur de Tormentor Radio Show ?
Pas grand chose : il suffit de convaincre le reste de l'équipe qu'être nul en technique et raconter des conneries de temps en temps est absolument indispensable à l'émission.

propos recueillis via mail le 9 mars 2003
* krautrock : rock planant et expérimental allemand des années 70

Site Web :
Tormentor Radio Show : http://tormentor.free.fr/

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